c’est pas grave
je ne sais pas exactement quand j'ai commencé à attendre moins des choses, je crois que ça s'est fait naturellement, à force de désirer des moments qui finissaient par devenir ordinaires une fois vécus, des personnes que j'avais hâte de retrouver et dont je finissais par me lasser, des situations que j'imaginais différentes et qui ne changeaient finalement pas grand-chose, ce n'était pas forcément désagréable, parfois même j'étais heureux, seulement je remarquais que tout reprenait assez vite sa place, aujourd'hui il y a encore beaucoup de choses qui me plaisent, mais j'ai perdu cette facilité à croire qu'elles seront aussi importantes demain qu'elles le sont maintenant, je crois que j'ai surtout appris à ne plus confondre ce qui me plaît avec ce qui me manque
c'est peut-être pour ça que j'ai du mal à comprendre le sérieux avec lequel les autres préparent leur avenir, ils se fixent des objectifs, s'inquiètent de leur retard, se comparent à des personnes dont ils n'apprécient même pas la vie, puis appellent ambition cette impression de ne jamais en faire assez, je comprends qu'on puisse vouloir réussir, moi aussi j'aimerais certaines choses, mais je pense assez vite à tout ce qu'elles demandent, aux efforts, aux concessions, à cette facilité qu'on a de s'habituer à ce qu'on désirait tant, je ne suis pas contre l'idée de faire des efforts, simplement je trouve dommage de consacrer autant de temps à une vie qu'on espère aimer plus tard, il m'arrive de les écouter parler de leur futur bonheur avec une certitude presque touchante, personnellement j'ai déjà été suffisamment déçu par mes attentes pour éviter de leur donner trop d'autorité
à force de moins attendre des choses, j'ai aussi fini par apprécier davantage les moments où il ne se passe rien de particulier, j'aime être seul, écouter plusieurs fois la même musique, rester éveillé sans raison, passer une journée entière sans rien faire de mémorable et la trouver parfaitement agréable, je ne déteste pas les gens, je trouve simplement ma propre compagnie assez reposante, personne ne me demande d'être intéressant, de raconter ma journée ou de justifier mon silence, il m'arrive de m'ennuyer, évidemment, mais ça ne me dérange pas toujours, je trouve que les gens ont tendance à traiter chaque moment de calme comme une occasion manquée, alors qu'il n'y a parfois rien à manquer, je n'ai pas besoin de me sentir vivant à chaque instant pour apprécier le fait de l'être
pourtant, j'aime qu'on pense à moi, qu'on m'écrive, qu'on remarque mon absence, même si je ne rends pas toujours cette attention, je peux laisser un message sans réponse alors que j'étais content de le recevoir, apprécier quelqu'un sans avoir envie de le voir, penser à une personne avec tendresse puis l'oublier tranquillement pendant plusieurs jours, je sais que ça peut être blessant, mais savoir qu'on tient à quelqu'un ne donne pas forcément envie de faire tout ce qu'il attend de nous, je remarque aussi assez facilement lorsqu'une personne va mal, une réponse plus courte, une plaisanterie qui sonne faux, cette façon de dire que tout va bien en espérant qu'on insiste, je peux comprendre ce qu'elle ressent, trouver les mots qui la rassurent et retourner à ma journée sans y repenser, parfois je me demande si les gens apprécient réellement ma présence ou simplement l'attention que je leur donne quand je décide d'être disponible, puis je réalise que je ne suis probablement pas très différent
ce qui me surprend davantage, c'est la facilité avec laquelle certaines personnes se laissent atteindre par les choses, elles attendent une soirée pendant des jours, se réjouissent de retrouver quelqu'un qu'elles ont vu la veille, deviennent malheureuses pour une conversation qui s'est mal terminée, je les trouve parfois un peu naïves, mais il m'arrive aussi de les envier, elles semblent trouver du plaisir là où je n'aurais même pas pensé à chercher, je suppose qu'on ne peut pas s'enthousiasmer autant sans accepter d'être déçu aussi souvent, et je reconnais que ma façon de rester à distance me donne parfois une impression de lucidité assez confortable, il est facile de prévoir les déceptions des autres lorsqu'on ne prend presque jamais les mêmes risques, je peux me moquer intérieurement d'une personne qui s'attache trop vite, tout en sachant que je serais peut-être moins sûr de moi si quelqu'un me plaisait suffisamment pour me faire oublier mes propres conseils
d'ailleurs, certaines choses m'atteignent bien plus que je ne voudrais l'admettre, un message qui tarde, une attention qui devient moins fréquente, quelqu'un qui semble m'avoir oublié un peu plus vite que prévu, je trouve ça presque vexant de découvrir qu'une personne peut me manquer alors que je n'avais pas particulièrement envie de la voir, mais je ne fais généralement rien, j'attends que ça passe, et la plupart du temps ça passe, je me suis habitué à laisser les gens partir sans demander d'explications, pas toujours parce qu'ils ne comptaient pas, parfois simplement parce que je n'avais pas envie de leur montrer à quel point ils avaient fini par compter, je crois que je préfère parfois être oublié plutôt que de devoir reconnaître que j'aurais aimé qu'on reste
ça ne veut pas dire que je n'attends plus rien de la vie, au contraire, j'aimerais vivre longtemps, découvrir encore des endroits, rencontrer des personnes capables de me surprendre, avoir des envies que je n'ai pas encore imaginées, je peux sortir sur un coup de tête, rire pendant des heures pour une raison stupide, passer une soirée bien meilleure que prévu, et j'aime assez ces moments-là, surtout lorsqu'ils arrivent sans que j'aie passé des jours à les attendre, je ne suis pas devenu incapable de m'enthousiasmer, j'ai simplement cessé de croire que chaque belle chose devait avoir une suite, il y a quelque chose d'agréable à profiter d'un moment sans lui demander de devenir un souvenir important, et je préfère parfois laisser la vie me surprendre plutôt que de lui expliquer ce que j'attends d'elle
je n'ai pas vraiment de regrets non plus, il m'arrive d'imaginer ce qui aurait pu se passer autrement, mais si j'ai fait certains choix à un moment donné, c'est que j'avais mes raisons, et dans les mêmes circonstances je referais probablement la même chose, je sais que j'ai laissé passer des occasions, que certaines relations auraient pu durer davantage, que je pourrais faire plus d'efforts dans beaucoup de domaines, seulement je n'ai pas envie de transformer chaque possibilité abandonnée en erreur, ma vie me convient, pas entièrement, pas tous les jours, mais suffisamment pour que je n'éprouve pas le besoin d'en faire une autre, je ne demande à personne de trouver ça admirable, et je n'ai pas particulièrement envie qu'on me plaigne, j'ai simplement passé assez de temps à attendre que les choses soient différentes pour apprécier celles qui ne le sont pas, je ne sais pas si j'ai appris à me contenter de peu ou à attendre moins, mais je trouve assez reposant de ne plus avoir besoin que la vie tienne des promesses qu'elle ne m'a jamais faites